L’IRRÉCONCILIÉ


De film en film, avec une inégale inspiration mais toujours plus d'amertume, voire un certain cynisme, Woody Allen poursuit sa thérapie et la fait partager à son public, ravi de retrouver à l'écran ses propres atermoiements.

Stardust Memories

Il y a quelque chose de socioculturellement rassurant et d'un peu narcissique à aduler l'auteur inspiré de Manhattan, Annie Hall ou Stardust Memories. Woody Allen, prophète hors son pays, a su mieux que personne traduire les reniements angoissés et les secrets honteux d'un microcosme petit-bourgeois, le sien, le nôtre, tel qu'un confort coupable que l'on qualifiera de post-soixante-huitard l'a peu à peu enveloppé jusqu'à l'anesthésier. Chacune de ses créations est donc ici l'objet d'un accueil énamouré qui le console de ses déconvenues transatlantiques et s'évertue à lui épargner l'offense du moindre bémol critique. On comprend que le bonhomme aime venir barboter, à intervalles réguliers, dans cette baignoire-là, et ce n'est pas sa mise en boîte du show-biz et des médias, dans son dernier opus, qui empêchera ceux-là même dont il se gausse brillamment de faire pour lui couler l'eau douce.

Celebrity, d'ailleurs, vaut mieux que la petite dizaine de films qui l'ont précédé depuis l'ultime chef-d'œuvre recensé en 1989 : Crimes et délits couronna alors une décennie exceptionnelle, résumant à lui seul la filmographie de son réalisateur. Dans ce thriller métaphysique, deux visions du monde s'affrontaient encore à armes presque égales ; l'une, incarnée par Martin Landau, le jugeait dur, vide de sens, impitoyable aux faibles ; Sam Waterston, en jeune rabbin, exprimait l'autre, avouant sa foi profonde en " une structure morale fondée sur la raison et le pardon ". Woody lui-même y jouait Clifford, un cinéaste idéaliste prêt à déplacer les montagnes à force de conviction et de farouche énergie. A son propos, cependant, tout à la fin, quelqu'un confiait : " Il est en colère, tu le sais. Il croit qu'il peut changer le monde. Il en est encore persuadé. Mais il fait des films qui n'aboutissent à rien. " " Il faut qu'il mûrisse !, répondait un crétin florissant, on est dans le real world, you know, les nobles aspirations c'est bien mais il faut assurer ! " "On n'a droit qu'à un tour dans la vie", concluait un autre, annonçant l'abdication du poète contrarié et la morale fatiguée de la bluette la plus encensée depuis lors, Tout le monde dit I love you (1996) — cette leçon de bonheur supposée qui, sans atteindre à la perfection mécréante de la Cérémonie chabrolienne, semblait chargée, œuvre de peu de foi, d'inhumer les dernières illusions de son auteur, et les nôtres au passage.

Crimes et délits

Autoflagellation

Car c'est bien du lendemain de Crimes et délits que semble dater un tournant dans la carrière d'Allen, comme s'il fallait, après le questionnement de chaque instant, l'apologie du doute constructif (1), s'en tenir dorénavant à la frivolité désabusée, au cocooning égocentrique. Une fois le rabbin (Waterston) complètement aveugle, maintenant que l'Œil n'est plus nulle part et ne regarde personne, autant vaquer, tant qu'il est temps, à ses petits plaisirs ; ivresses terrestres et régressives, premiers baisers, premiers mensonges, on n'ose pas dire " premières gorgées de bière ", mais il y a de ça… Refaire le monde ? Fini. Just you, just me, martèle la chanson de Tout le monde dit… "Un petit coin de paradis où personne ne nous verra." C'est ainsi qu'au fil des films et des hivers, on vit Woody vaudeviller mollement, détourner sans surprendre les pages psycho de Marie-Claire, agiter sa caméra en se prenant pour Cassavetes (Maris et femmes), et puis chanter l'amour d'une voix fausse, peiner aussi à le filmer en train de se danser ; le carpe diem gnangnan, l'"ici et maintenant", l'hédonisme à marche forcée, en somme, vont mal au teint du mari vieillissant de la petite Soon-Yi.
"Qu'est-ce qui te rend triste ?", interrogera bientôt la putain de Deconstructing Harry (Harry dans tous ses états). " Ma faillite spirituelle. Je suis vidé. " On se disait bien que sa douloureuse lucidité finirait par rattraper l'habitué des divans, quand bien même il n'interromprait pas pour autant sa fuite en avant et ses expérimentations amères. Celebrity, par-delà la satire prétexte et convenue de la jet-set new-yorkaise, prolonge l'autoflagellation entamée dans Harry. Elles sont souvent drôles et rarement gaies, les capitulations réitérées de son héros, scribouillard velléitaire et frustré, déchiré entre un reliquat d'ambition morale et les sulfureuses sirènes de la facilité.

Pour vérifier l'état de Woody Allen et le regard peu amène qu'il porte sur lui-même à l'heure de sa vingt-septième réalisation, il suffit d'écouter comment ses deux principaux comédiens évoquent leur personnage. Kenneth Branagh :
"Cet homme, qui poursuit toutes sortes de chimères, est à la fois un névrosé, un incurable hypocondriaque, un type qui ne s'accepte pas lui-même. Il n'en est pas moins généreux, et prêt à tous les excès pour connaître le bonheur. En fait, il ne sait pas vraiment ce qu'il veut, et redoute de ne pas arriver à ses fins. " Judy Davis ensuite : "Robin est une femme inhibée, immature. […] Elle connaît au fil de l'action une métamorphose radicale, due à un ensemble de circonstances qu'elle finit par accepter. Elle trouve paradoxalement le bonheur en devenant le genre de femme qu'elle méprisait depuis toujours. J'ai été tentée de prendre mes distances avec elle, de porter un jugement moral sur son évolution, mais Woody aurait sans doute trouvé cela déplacé. Je dirais donc que Robin finit par être heureuse, à défaut d'être réconciliée avec elle-même." De film en film, la théorie continue donc et réussit à emporter les réserves par ses propres faiblesses, les fausses pistes qu'elle suscite, les atermoiements qui sont aussi les nôtres. C'est bien de déconstruction qu'il est question, comme une dernière chance de rassembler enfin, en repartant de zéro, les pièces éparses et antagonistes du grand puzzle humain. Pour ne pas finir flou, Woody aura vraiment tout essayé. — Cyril Frey

(1) "J'ai eu un jour une très grave maladie, racontait-il il y a huit ans, j'ai vraiment frôlé la mort et je me souviens qu'alors je n'ai plus voulu travailler. Je n'avais qu'une envie, marcher dans les rues, réfléchir au sens que peut bien avoir notre parcours.




CELEBRITY




D'abord il y a ce noir et blanc, la lumière de Sven Nykvist revenu, dix ans après Crimes et délits, éclairer le prétoire où Woody Allen convoque l'âme de son temps. Et puis tout de suite, les premières lettres de l'enfer — Hel… — qui déchirent l'azur sous les martiaux auspices de la 5e (Symphonie). L'heure du Jugement ? Trop tôt. Juste un appel, un au secours. Help. Comme d'habitude. Aidez-le. Aidez-les. Qui ça ? Les étoiles vides qui peuplent le ciel de Manhattan, vaines starlettes également désirables et donc interchangeables, créateurs nains, divinités médiatiques au sillage empesté de mondaines drosophiles : pauvres petites choses qu'une société égarée s'est choisie pour icônes, scintillantes, fascinantes, repoussantes. "C'est intéressant de voir qui est une célébrité, et pourquoi", propose quelqu'un. Certes.

Dès lors, Allen fait mine de brocarder cette gentry d'autant moins exotique qu'il convoque à ses castings, de plus en plus souvent, les frais minois consacrés par l'époque — cette fois Leonardo DiCaprio et Winona Ryder, après Demi Moore et quelques autres. Peindre le néant lorsqu'il est aussi joliment incarné, errer derrière son personnage d'une créature ravageuse à l'autre dans des saynètes qui évoquent la série Dream on, ça vous a vite un petit air complaisant, pour ne pas dire lelouchien : je change de femme régulièrement, elles sont très belles et je le prouve ; il y a cependant assez d'inspiration, ici, pour qu'on évite de se perdre en route. Car la satire de cet univers-là, en vérité, n'a pas grand intérêt. Fellini (Ginger et Fred, La dolce vita), Altman (Prêt-à-porter) et même Lauzier (La Course du rat) l'ont initiée il y a déjà longtemps, avec bien plus de cruauté encore.

L'enfer moderne ainsi reconstitué sert surtout à accueillir les tortueuses déambulations de Lee (Kenneth Branagh) et de son ex-épouse, Robin (Judy Davis), l'un et l'autre déchirés entre l'idée d'eux-mêmes à laquelle ils aimeraient rester fidèles et les obscures délices où la pente savonneuse de la facilité les plonge sans rémission. Le metteur en scène britannique (Henry V, Peter's Friends) s'est glissé sans douleur dans le costume d'écrivailleur frustré patiemment essayé pour lui, film après film, par son aîné new-yorkais. C'est un choix remarquable : merveilleusement banal, Branagh donne à son rôle une densité humaine que Woody lui-même, enfermé dans sa propre caricature, peinait récemment à retrouver. On en revient donc, au gré des marivaudages de Lee et des rebuffades de Robin, à l'épuisant dilemme : prise de tête ou déconne ? Déchaînement de l'ego ou détachement bouddhique ? Damnation par la chair, ou salut spirituel…

On est en terre connue, pour mesurer depuis les premiers pas du petit Woody combien l'amour, le vrai, le terrorise. Les "audaces" licencieuses relevées çà et là — deux-trois pipes de circonstance—- accompagnent la fuite en avant des personnages principaux, leur quête malhabile d'éphémères consolations, faute de savoir retenir les liens qui se défont. Dépourvu, on l'aura compris, de surprises radicales, "Celebrity" est un exercice brillant, parfaitement maîtrisé, souvent très drôle. Et définitivement tragique.
 
Article paru en janvier 1999 dans Le Nouveau Cinéma